Écouter la forêt pour mieux la protéger : l'éco-acoustique entre en scène

Et si les forêts pouvaient nous parler ? C'est le pari de l'éco-acoustique, une discipline qui transforme les sons d'un écosystème en données scientifiques pour mieux comprendre son fonctionnement et son état de santé.

Comme la majorité des écosystèmes, les forêts subissent aujourd'hui de profondes perturbations liées aux changements globaux. Identifier et suivre ces évolutions est devenu essentiel pour mieux anticiper leur trajectoire et, lorsque cela est possible, agir pour leur préservation. Dans le cadre du PEPR FORESTT, plusieurs équipes de recherche mobilisent ainsi l'éco-acoustique pour développer de nouvelles approches de surveillance des milieux forestiers.

Une discipline récente aux applications déjà concrètes

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© Camille Lamy, INRAE

L'éco-acoustique étudie les sons produits par le vivant et son environnement à différentes échelles. Son principal atout est de permettre une surveillance non invasive des écosystèmes, sur des territoires plus vastes et sur de longues périodes, sans perturber les espèces observées.

Cette approche est aujourd'hui utilisée dans des milieux très variés : forêts, rivières, océans, montagnes ou encore sols. Son développement ouvre de nouvelles perspectives pour la recherche en écologie, notamment grâce aux progrès de l'intelligence artificielle.

Comment ça fonctionne ?

Sur le terrain, des enregistreurs sont installés sur les arbres ou directement dans le sol. Ils captent les sons à intervalles réguliers, parfois pendant plusieurs mois.

Les données recueillies sont ensuite souvent analysées à l'aide de méthodes d'intelligence artificielle capables de détecter, discriminer et classifier les signatures acoustiques des espèces étudiées. L'analyse de ces paysages sonores permet de savoir quand les organismes sont actifs, d'identifier les espèces présentes, ou encore de détecter certaines disparitions.

En d'autres termes, les chercheurs apprennent à « écouter » la forêt pour mieux comprendre comment sa biodiversité évolue et réagit aux changements environnants.

Deux projets pour mieux comprendre les écosystèmes forestiers

MONITOR : suivre les espèces sentinelles des forêts

Dans le projet MONITOR, l'éco-acoustique est utilisée en complément de la télédétection pour améliorer le suivi des forêts tempérées et tropicales.

Le projet s'appuie sur un réseau d'enregistreurs déployés en France métropolitaine, sur les placettes du réseau Renecofor, et bientôt en Guyane, dans le dispositif GUYAFOR. Les chercheurs y suivent plusieurs groupes d'espèces dites « sentinelles » : oiseaux, chauves-souris, orthoptères et amphibiens.

L'objectif est de mieux comprendre comment le changement climatique, les variations microclimatiques et la composition des peuplements forestiers influencent les communautés animales. Les chercheurs s'intéressent notamment au rôle des essences dominantes, aux interactions entre espèces et aux phénomènes de phénologie[1] afin de mieux comprendre la structuration et la résilience de la biodiversité forestière, de l'échelle locale à celle du paysage.

QWERTY : écouter les témoins de la résilience des forêts

Le projet QWERTY quant à lui cherche à quantifier la vulnérabilité des écosystèmes forestiers aux incendies et à évaluer leurs impacts. C’est dans ce cadre qu’ont été déployés une centaine d’enregistreurs sur le massif des Corbières, victime d’un mégafeu en août 2025. Le recensement des oiseaux, des papillons et sauterelles, permet d’évaluer la sévérité de l’incendie ainsi que la résilience de la forêt. « Car plus un éco­sys­tème est diver­si­fié, plus il est rési­lient et se régé­nère vite » — Florent Mouillot, porteur du projet QWERTY.

Pour plus de précision, ce projet combine l’éco-acoustique à d’autres techniques telles que les inventaires naturalistes et l’analyse des images satellitaires.

BOSFOR : écouter la vie cachée des sols forestiers

Avec le projet BOSFOR, les chercheurs changent de perspective et s'intéressent à ce qui se passe sous nos pieds. Des dispositifs d'écoute directement intégrés dans le sol sont en cours de développement et permettront de suivre, de manière non destructive et non invasive, l'activité de la faune du sol en temps réel : insectes, araignées, vers de terre, acariens, collemboles et autres organismes vivant dans la litière forestière et les premiers centimètres de sol.

Souvent méconnus, ces organismes jouent pourtant un rôle essentiel dans le fonctionnement des sols forestiers. Ils participent notamment à la décomposition de la matière organique et au recyclage des nutriments.

Les équipes de BOSFOR cherchent à comprendre l’activité de ces communautés au cours du temps, selon les saisons, les heures de la journée ou les variations microclimatiques. Ils étudient également les liens entre l'activité biologique du sol et les caractéristiques foliaires des arbres (taille des feuilles, teneur en nutriments, …), ainsi que la synchronisation entre les différentes communautés vivantes. À terme, ces organismes pourraient devenir de précieux indicateurs de l'état de santé des écosystèmes forestiers.

Une discipline en pleine construction

Comme toute approche scientifique émergente, l'éco-acoustique doit encore relever plusieurs défis. Les sons ne se propagent pas de la même manière dans l'air, dans l'eau ou dans les solides, ce qui complique parfois leur interprétation. Cela est d’autant plus vrai pour l’éco-acoustique du sol qui regroupe les trois milieux à la fois : liquide, solide et gazeux.
De plus, certaines espèces produisent des signaux acoustiques très faibles, parfois non spécifiques et donc difficiles à distinguer les uns des autres, rendant l'identification précise des espèces parfois plus complexe qu'une observation visuelle directe.

Pour gagner en précision, les chercheurs développent de nouveaux capteurs et enrichissent progressivement les bases de données acoustiques qui servent à entraîner les outils d'intelligence artificielle capables de reconnaître les différents groupes d'organismes.

 

Une chose est sûre : en apprenant à écouter les forêts, la recherche se dote d'un nouvel outil pour suivre l'évolution de la biodiversité, mieux comprendre les effets des changements environnementaux et, à terme, mieux protéger ces écosystèmes essentiels.

 

Pour en savoir plus : 

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/avec-sciences/plus-de-bruits-humains-moins-de-sons-naturels-une-correlation-prouvee-par-le-suivi-acoustique-passif-8833650

https://ecosound-web.de/ecosound_web/collection/index/106

https://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1111/geb.70021 

https://www.sonosylva.cnrs.fr/

https://www.biovision.ch/fr/soundingsoil/a-propos-de-soundingsoil/ 

https://danielalorini.com/oeuvres/le-chant-des-vers-2/ 

https://link.springer.com/article/10.1007/s12304-015-9248-x  

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/au-rythme-du-vivant/sous-nos-pieds-collemboles-vers-de-terre-et-compagnie-7152417

 

[1] - La phénologie étudie le moment où se produisent les événements périodiques de la vie animale et végétale au rythme des saisons